À quoi sert encore un éditeur ?

Alors que publier un texte n’a jamais été aussi accessible, le rôle de l’éditeur ne peut plus se définir par la seule fabrication du livre.

Il n’a jamais été aussi simple de fabriquer un livre.

Un auteur peut aujourd’hui mettre en page un texte, commander une couverture, obtenir un ISBN, recourir à l’impression à la demande et rendre son ouvrage disponible sur des plateformes numériques sans jamais passer par une maison d’édition. Une part importante de ce qui exigeait autrefois une infrastructure professionnelle est devenue techniquement accessible.

La question n’a donc rien de provocateur : à quoi sert encore un éditeur ?

Elle oblige surtout à distinguer deux choses que l’on a longtemps confondues parce qu’elles étaient matériellement liées : rendre un texte disponible et publier un livre.

Le Syndicat national de l’édition le rappelle dans ses ressources consacrées à la réalisation d’un ouvrage : réduire la fonction de l’éditeur à la mise en relation d’une œuvre préexistante et de son public revient à laisser de côté une grande partie de son travail. Celui-ci commence bien avant l’impression et ne s’achève pas avec elle.

Choisir et construire un catalogue

Une maison d’édition ne reçoit pas simplement des textes qu’elle transforme ensuite en objets. Elle choisit.

Cette évidence recouvre une responsabilité plus complexe qu’il n’y paraît. Un manuscrit peut être solide, singulier, parfaitement défendable et pourtant ne pas trouver sa place dans une maison donnée. Le refus n’est pas toujours un jugement absolu sur sa qualité ; il peut tenir à une ligne éditoriale, à un catalogue déjà constitué, à la manière dont un texte dialogue — ou non — avec d’autres livres.

Un catalogue ne se construit d’ailleurs pas comme une collection d’ouvrages indépendants. Avec le temps, des correspondances apparaissent. Certaines préoccupations reviennent, des formes se répondent, des voix très différentes finissent par dessiner un territoire commun.

La ligne éditoriale n’est alors plus seulement le texte de présentation d’une maison. Elle devient perceptible dans ce qu’elle publie, dans l’ordre où elle le publie et, nécessairement, dans ce qu’elle décide de ne pas publier.

Choisir un manuscrit signifie donc prendre une première décision publique : considérer que ce texte mérite non seulement d’être lu, mais d’entrer dans un catalogue et d’y rester.

Lire ce que l’auteur ne voit plus

L’auteur connaît son manuscrit mieux que personne. C’est précisément ce qui peut finir par rendre certaines choses invisibles.

Après des mois ou des années de travail, une transition paraît naturelle parce que l’on connaît déjà les deux scènes qu’elle relie. Un personnage semble suffisamment défini parce qu’il existe depuis longtemps en dehors des pages, dans l’esprit de celui qui écrit. Une scène peut survivre à plusieurs versions simplement parce qu’elle a été difficile à écrire. Une explication demeure alors qu’un geste, quelques pages plus tôt, disait déjà la même chose avec davantage de force.

C’est dans cette distance que commence véritablement la lecture éditoriale.

Elle n’a pas pour objet de substituer une voix à une autre. Un éditeur qui rend tous ses auteurs reconnaissables à sa propre manière d’écrire a probablement dépassé son rôle. Son travail consiste plutôt à rendre au texte une part d’étrangeté : le lire comme son auteur ne peut plus tout à fait le lire.

Cela suppose de revenir à des questions très simples, parfois inconfortables. Une scène est-elle nécessaire à cet endroit ? Une information arrive-t-elle trop tôt ? Que sait réellement ce personnage à ce moment précis ? Cette répétition construit-elle un motif ou résulte-t-elle de l’habitude ? La fin répond-elle à ce que le début avait ouvert, et doit-elle seulement y répondre ?

Certaines réponses conduisent à développer. D’autres à déplacer quelques lignes. Beaucoup conduisent à enlever.

La qualité du travail éditorial se mesure alors autant à la pertinence de l’intervention qu’à la capacité de s’arrêter. Corriger un texte ne signifie pas le conduire vers une version idéale et abstraite ; il s’agit de l’aider à devenir plus exactement le livre qu’il cherche déjà à être.

Du manuscrit au livre

C’est aussi pour cette raison que correction et édition ne désignent pas la même opération.

L’orthographe, la grammaire, la ponctuation, la typographie et la cohérence formelle sont indispensables. Elles appartiennent pourtant à une chaîne plus large, qui commence avec la structure du manuscrit, son rythme, ses personnages, ses raccords, ses répétitions, les informations qu’il donne et celles qu’il choisit de retenir.

Lorsque ces décisions sont prises, il reste encore à faire exister matériellement le livre.

Titre, format, composition, couverture, quatrième, papier, prix, ISBN, métadonnées bibliographiques, catégories commerciales : le lecteur ne prête pas nécessairement attention à chacun de ces éléments, mais leur combinaison détermine largement la façon dont l’ouvrage entre dans le monde.

Une couverture trop démonstrative peut réduire un roman à une seule interprétation. Une quatrième peut donner envie de lire ou, au contraire, raconter ce que le texte avait précisément pris soin de différer. Des métadonnées imprécises peuvent rendre un ouvrage difficile à identifier ou à retrouver dans les circuits professionnels.

Le livre doit être lisible, mais il doit également pouvoir être identifié, référencé, commandé, vendu et conservé.

Cette dernière dimension est parfois oubliée parce qu’elle se situe en dehors du rapport immédiat entre l’auteur et son lecteur. En France, le dépôt légal de la Bibliothèque nationale de France inscrit les publications diffusées sur le territoire dans une autre temporalité : celle de la collecte, du signalement bibliographique et de la conservation patrimoniale. La BnF rappelle que le dépôt légal, institué en 1537 et aujourd’hui régi par le Code du patrimoine, participe à la constitution de la mémoire collective des documents publiés en France.

Entre le fichier remis par l’auteur et l’exemplaire qui entre dans une bibliothèque, une librairie ou une collection privée, le changement n’est donc pas seulement matériel. Le texte acquiert une identité bibliographique, commerciale et patrimoniale.

Après la parution

La date de sortie donne volontiers l’impression d’un aboutissement. Pour l’éditeur, elle marque plutôt un changement de travail.

Il faut désormais présenter le livre sans le résumer à quelques arguments publicitaires, transmettre les informations nécessaires aux libraires, aux journalistes et aux bibliothécaires, répondre aux demandes, suivre sa disponibilité, préparer éventuellement des rencontres, accompagner les droits secondaires ou une traduction.

Une difficulté particulière tient à la temporalité du marché du livre. La nouveauté occupe naturellement l’essentiel de l’espace disponible : tables de librairie, presse, communication, prescriptions. Quelques semaines plus tard, un autre ensemble de titres prend sa place.

Or un catalogue ne peut pas fonctionner uniquement selon cette succession.

Un livre publié depuis deux ans appartient toujours à une maison. Il peut rencontrer ses lecteurs tardivement, revenir à l’occasion d’un autre ouvrage, être découvert par une librairie qui ne l’avait pas encore défendu, trouver une nouvelle existence grâce à une traduction ou simplement continuer à circuler sans événement spectaculaire.

Défendre le fonds consiste précisément à maintenir cette possibilité.

C’est une partie moins visible du métier que le lancement d’une nouveauté, mais elle permet de distinguer progressivement une maison qui produit des livres d’une maison qui construit un catalogue.

Publier, c’est prendre une responsabilité

Il reste enfin quelque chose que les outils techniques ne peuvent pas automatiser : le choix d’apposer le nom d’une maison sur un texte.

Publier un ouvrage revient à dire publiquement qu’il a été lu, travaillé et choisi ; qu’une maison accepte de lui consacrer du temps, de l’argent, une place dans son catalogue et, surtout, d’y associer son propre nom.

Cela ne signifie évidemment pas que l’éditeur adhère à toutes les idées exprimées par les livres qu’il publie. La littérature perdrait une part essentielle de sa fonction si elle devait devenir l’énoncé officiel de ceux qui la rendent disponible.

La responsabilité est ailleurs : dans le fait d’assumer le choix.

Cette notion devient peut-être plus visible aujourd’hui précisément parce que la fabrication matérielle d’un livre n’est plus réservée aux éditeurs. Un auteur peut choisir l’autoédition, organiser lui-même une grande partie de la production et trouver directement son public. Pour certains projets, cette voie est parfaitement cohérente.

L’existence de cette possibilité n’abolit pas le métier d’éditeur ; elle permet au contraire d’en isoler plus clairement la fonction.

Pendant longtemps, l’éditeur était nécessaire parce qu’il possédait les moyens permettant matériellement au texte de devenir un livre. Ce monopole technique s’est largement effacé. Ce qui reste est moins facilement mesurable : une lecture extérieure, une sélection, un travail sur le texte et sur l’objet, une inscription dans un catalogue, une responsabilité assumée et la volonté de défendre le livre au-delà du moment où il paraît.

Le mot « intermédiaire » est souvent utilisé comme s’il désignait nécessairement quelque chose dont il faudrait se débarrasser. Pourtant, certaines médiations ne font pas obstacle à la rencontre : elles la rendent possible autrement.

L’éditeur se situe précisément dans cet espace. Non plus parce qu’il serait indispensable pour imprimer un texte, mais parce qu’il accepte de choisir, de travailler, de situer et de défendre un livre.

Si publier signifie seulement rendre un texte accessible, de nombreux outils remplissent aujourd’hui cette fonction.

Mais si publier consiste aussi à décider pourquoi ce texte doit prendre cette forme, entrer dans ce catalogue, rencontrer ces lecteurs et continuer d’exister une fois passée sa nouveauté, la question « à quoi sert encore un éditeur ? » appelle une réponse assez simple.

À faire tout ce qui commence lorsque rendre un texte disponible ne suffit plus.

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